Banksy rules…

janvier 29, 2008

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BOUDERIE

janvier 29, 2008

La bouderie, comme substitut de la colère et des coups, refus de déballer le linge sale, volonté de tout garder en dedans, bref comme bonne manière. Comme façon de laisser l’autre deviner sans un cri, sans un mot, ce qu’on lui reproche. Comme scène de ménage en creux, partie de cache-cache psychologique, braille du malheur.

Dans un premier temps, la bouderie apaise : car on a une attitude à tenir, on attend quelque chose et, en attendant, on n’a plus rien à décider. Ce qui rend l’amour — je veux dire l’amour actif, l’amour non assuré et volontariste, l’amour qui doit séduire — si épuisant, c’est qu’il faut décider sans cesse.

Entrer dans la bouderie est une décision qui coûte, qu’on ne peut prendre qu’en serrant les dents, et réaliser qu’au prix d’efforts considérables. On s’y lance comme on nage sous l’eau : fonçant, puis — comme on ne sait pas bien prendre sa respiration en crawlant —, s’asphyxiant, et, les poumons au bord de l’éclatement, plus ou moins vite obligé de se relever.

De la bouderie comme façon de s’approcher au plus près du deuil. Quasi-deuil volontaire, à distinguer du quasi-deuil involontaire que provoque l’absence de l’être aimé.

Lien entre la bouderie et le deuil : l’irréversible. Ce qui est saccagé (volontairement, masochistement, dans le premier cas, désespérément dans l’autre) ne sera jamais entièrement rattrapé. C’est comme un arrache­ment. Mais ici définitif et là permettant que quelque chose renaisse plus fort.

La bouderie fait partie d’une économie. On demande une augmentation, une prime de risque, une compensation. Cela se passe bien si l’on tombe sur un parte­naire social partisan du dialogue, qui s’excuse, qui accorde le supplément. Sinon, blocage, retour à la sauvagerie des premiers âges, comme une grève de routiers qui tourne mal.

Il faut savoir terminer une bouderie.

En vérité, la bouderie est bien plus qu’une bouderie. C’est le goût du tragique injecté dans la vie quotidienne.

La sortie de la bouderie. Seulement possible si l’être boudé fait effort et fait route vers l’être boudant, entre dans son deuil, se met gravement, doucement, humble­ment au diapason de sa tristesse, entre en contact avec elle, en prend sa part, comme par le principe des vases communicants. Délices, ensuite, de cette carence par­tagée.

Cette communication subreptice, avortée, malade, douloureuse — mais communication tout de même — dans la bouderie (la bouderie n’est pas désir de rompre mais au contraire de renforcer durablement les liens). À l’instant, tenez, cette longue sonnerie de téléphone — bien plus longue que celle que ferait n’importe qui. Vous ne décrochez pas mais vous ne pouvez vous empê­cher de penser que c’est elle, que c’est lui, qui vous appelle. Et vous souffrez intensément à chaque sonne­rie. Et elle aussi, lui aussi, doit se dire que vous êtes là et que vous ne voulez pas décrocher, elle ou il attend, supplie doucement (ou, qui sait ? enrage). Vous vous connaissez déjà assez pour que puisse ainsi exister, à des kilomètres de distance, dans l’incertitude et l’invisibilité, cette pathétique sous-conversation.

Fuck JetAIR

janvier 24, 2008

Il y a entre le voyageur et le touriste la même diffé­rence qu’entre le tournedos Rossini et le hamburger, ou qu’entre un cheval de course et une nuée de sauterelles. L’un se décline au singulier et l’autre au pluriel.

Le voyageur n’aspire qu’à une chose : passer inaperçu, disparaître dans le paysage, devenir une sorte de double discret et attentif, fervent, des habitants d’un lieu — un cousin, en quelque sorte. Le touriste, en troupeau frileux, arrive au contraire partout comme le cheveu sur la soupe, ne renonçant à rien de son indiscrète et bruyante identité, estimant normal et même impérieux de retrouver partout, hors de chez lui, ses petites ou ses grosses habi­tudes — sa bière ou son Coca-Cola, ses ice creams ou son café, sa langue, sa télévision, ses pin up, ses horaires de repas. Pareil à ces armées modernes qui se déplacent avec toute leur « logistique », ils sont les petits soldats, adi­peux et vulgaires, des nouvelles armées d’occupations du capitalisme. Jouant d’une vague ressemblance véhicu­laire, feignant l’incompréhension linguistique, ils obs­truent les couloirs réservés aux autobus de la ville avec leurs cars immenses à air climatisé et verres opaques, garés l’un derrière l’autre en longues files lugubres comme, en d’autres temps, les chars d’assaut ou les cars de CRS. Ils voient d’ailleurs les « indigènes » du même point de vue : d’en haut, comme des fourmis résignées et vaguement drôles à regarder… de loin.

OBJETS PERDUS

janvier 23, 2008

Les belles personnes croisées dans la rue et qu’on ne recroisera plus, les virtuosités qu’on n’a pas acquises (corporelles, intellectuelles, musicales), les langues qu’on n’a pas apprises quand il le fallait (tout jeune), les voyages qu’on n’a pas faits, l’enfance qu’on n’a pas eue (une enfance protestante ou chez les jésuites, une enfance dans la jungle, une enfance de prince), les amis qu’on ne voit plus, les grands contemporains qu’on n’a pas rencontrés, les pays où l’on n’ira pas, les siècles qu’on n’a pas connus, les amours mortes. Quel ratage qu’une vie !

AMOUR ET TEMPS

janvier 22, 2008

Aimer oblige à jouer avec le temps (s’abstenir, patien­ter), alors que tout d’un coup on a l’impression de ne plus pouvoir attendre, qu’on ne peut plus rester une minute seul, que chaque seconde vécue sans elle, sans lui, est gâchée, qu’elle, qu’il devrait être là, que ce serait bien mieux, que ce serait cette folie improbable et si simple : le bonheur.

L’amour est un considérable accélérateur de familia­rité et de connaissance entre deux êtres. Une manière de gagner du temps — mais aussi de tout brûler d’un coup. Sauf si le relaie l’amitié, de même que, sur les radios ou les ordinateurs, les piles relaient le secteur.

La part d’amitié qu’il y a dans une affection — qui empêche que ce soit une pure passion amoureuse avec toute la fulgurance, tout le primat d’érotisme, donc de fugacité, que cela implique — fait aussi qu’elle peut résister au temps et durer des décennies. Comme ces pièces de monnaie dont le bord est fait d’un autre métal plus résistant que le centre. La durée n’est hélas pas plus un avantage que ce ne le serait de recevoir le plus beau roman du monde non en une fois mais par abonnement, une page par mois.

 

1. Jean Giraudoux, « Le Printemps » [1906], in Provinciales, Paris, Grasset, 1909 (repris dans OEuvres romanesques complètes, Paris, Gallimard, Biblio­thèque de la Pléiade, 1993, p. 85)

AMOUR ET AMITIÉ

janvier 21, 2008

L’amour, mieux que l’amitié. Ce qui n’est pas scellé par la chair est peu de chose. Deux esprits dont les corps n’ont pas été unis ne sont pas unis, leur commerce n’est qu’illusion, n’est pas attachement mais frôlement, n’est pas connaissance mais tâtonnement, pas complicité, pas connivence mais simple et vague coexistence. Le dernier des gredins, la dernière des impures qui te connaît au sens biblique te connaît mieux, a été plus près de toi, dans les siècles des siècles, que l’être le plus profond que tu n’auras fréquenté qu’en esprit. Dans la rencontre, l’esprit et le corps sont indissociables et se renvoient l’un à l’autre. L’un est garant, métaphore, complément, explicitation, épanouissement de l’autre. La rencontre est communion et en tant que communion — la théo­logie dit vrai — ne peut se faire que sous les deux espèces. Amen.

« C’était le printemps, frère de l’été. Vous n’auriez pas su distinguer le blé du gazon, ni l’amitié de l’amour. » Jean GIRAUDOUX

En japonais, « amitié » se dit par l’association de deux kanjis : hiou, l’ami, et jô, coeur jeune, coeur bleu, émo­tion, sentiment, passion, ce qui signifie au total un peu plus qu’« amitié » en français.

 

absurdité de l’amour

janvier 16, 2008

Il n’existe rien de pire. Il n’existe rien de mieux.

Image ou tyranie

janvier 8, 2008

Bien sûr, je suis comme vous : je m’en fous. Que Valérie Begue conserve ou pas sa couronne de Miss France (finalement, elle la conservera), c’est le cadet de mes soucis. De même que je me fiche éperdument de savoir ce qu’il y a sous le maillot de Laure Manaudou. Il me semble pourtant que les deux lamentables affaires qui ont défrayé la chronique people en cette fin d‘année 2007 méritent un peu plus qu’un haussement d’épaules. Elles ne sont pas si futiles qu’il y paraît, si l’on
veut bien les considérer pour ce qu’elles sont : deux nouvelles illustrations de la marche irrésistible de notre société clean, gaie et technologique vers une forme, je pèse mes mots, de cybertyrannie.
La question n’est pas tellement de savoir qui a mis sur la place publique ces photos très privées, et pourquoi. Qu’il existe des gens mus par la jalousie, la malveillance, l’appât du gain et j’en passe, on sait cela depuis Homère. Ce qui est nouveau, ce sont les possibilités inouïes qu’offre la technique moderne – photo numérique, téléphone portable, internet, etc. –, lorsqueces charmantes dispositions de l’âme humaine rencontrent ces autres données universelles que sont l’envie, le voyeurisme et le goût du scandale. « D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné », écrivait Beaumarchais dans « le Barbier de Séville ». On n’en est plus là. Fini le « piano-crescendo ». Photos volées, rumeurs, calomnies et secrets de famille voyagent aujourd’hui à la vitesse de la lumière. Tapez « Manaudou nue » sur Google, en 0,06 seconde le moteur de recherche vous propose
227 000 pages. 227 000 ! Les victimes peuvent bien se démener, menacer de poursuites, exiger que soient retirés les documents compromettants…
Peine perdue. Pour une page fermée, dix autres s’ouvrent. L’avocat de Valérie Begue peut toujours demander en référé que le magazine « Entrevue » soit interdit de vente à la Réunion. Les photos incriminées ont déjà fait le tour du monde. Aucune digue juridique ne tient. Ni les lois sur la presse ni la législation française sur le droit à l’image, la mieux faite et la
plus protectrice qui soit, n’y peuvent rien. Si les journaux ne publient pas, d’autres s’en chargeront. En tout anonymat. En toute impunité. Les corbeaux, désormais, ne laissent pas de traces.
Des dizaines de romans d’anticipation ont imaginé un futur où chacun vivrait en permanence sous le regard du pouvoir. C’est le modèle « 1984 » : « Big Brother is watching you ». Un cerveau central placé en surplomb de la société, usant des moyens techniques les plus sophistiqués pour espionner les citoyens jusque dans leur intimité et les dépouiller de la liberté la plus élémentaire : le droit au respect de la vie privée. Nul n’avait envisagé que cette intrusion – cette tyrannie de la transparence – puisse être le fait non d’un régime autoritaire, mais d’un système de communication hyperdémocratique,
égalitaire et anarchique. Et qu’elle ne viserait pas à bâillonner les opposants, mais tout simplement à satisfaire la curiosité des conso-« mateurs ». C’est pourtant ce qui nous guette. La pitoyable affaire Manaudou donne un avant-goût des développements possibles d’une révolution qui ne fait que commencer. Juste une bonne blague, une histoire de fesses ? Les rieurs devraient prendre garde : personne n’est à l’abri. Big Brother, potentiellement, c’est n’importe qui. Votre voisin, votre ex, votre collègue de bureau, l’employé qui gère votre compte en banque. Quiconque peut avoir accès à votre misérable petit tas de secrets, et intérêt à les exposer au grand jour.