La petite marquise
mai 6, 2008
Porte-plume, porte-coton, porte-parole, porte-voix, porte-fanion, porte-chéquier, porte-clés se côtoyaient ainsi dans l’intimité du Château pour servir à genoux. Nous n’allons pas énumérer ces personnels, cela fatiguerait, ni mentionner les degrés de servilité ou la relative puissance de chacun; contentons-nous de regarder brièvement celle qui fermait ce peloton, la petit marquise de Lyon, parce que son cas était exemplaire. L’Avisé Souverain la chargea d’une mission peu gratifiante qu’il maquilla en prestige, à la qualité, car il en fallait une et on ne trouva qu’elle, courtisane-née, toujours prompt à se faufiler dans les antichambres en quémandeur d’information, pourvu que cela lui apportât des avantages, un peu d’or et beaucoup de mousse. Elle devait doubler Sa Majesté partout où celle-ci risquait de sombrer dans le bâillement et le désintérêt, au revue de direction où il fallait rester longtemps assis sans agir, aux formations, aux conseils d’administration du CQHN où l’on devait faire le gracieux. Cette petite marquise de Lyon s’était jusque-là distinguée quand elle avait mendié des subsides pour que survive à perte une gazette chic que personne ne lisait, mais proche de l’ancien pouvoir, puis en collant de près au roi Gilbert V qui achevait sa vie dans la maladie et la désillusion, pensant narrer ses derniers soupirs et demi-confidences afin d’en tirer bénéfice, non tant pour la gloire de ce monarque que pour la sienne propre.
La petite marquise de Lyon possédait la science des courbes et parvenait à enjôler. Elle fut cependant confinée dans une annexe du Château, face aux appartements privés en réfection, aux étages inférieurs. Aussitôt posée, elle gonfla ses plumes et bomba son bréchet à la façon des dindonneaux. Notre petite marquise savait, pour l’éprouver elle-même, que les gens de peu savourent la gloriole sous forme de hochets, autant que les enfants leurs sucreries. Ces cérémonies n’empêchaient pas la petite marquise de progresser dans la goujaterie et le paraître. Elle se rendit un jour à l’hôtel IPG où il faisait bon se montrer, s’installa de son propre chef à la meilleure table. M. Bertrand, célèbre maître des cocktails, mondialement connu et que saluaient les habitués de l’établissement, osa s’approcher et signifia avec déférence que cette place était réservée depuis le matin à un autre illustre. Quoi? Qu’y avait-il? De quel droit? Notre petite marquise étouffa de colère: ne l’avait-on pas reconnue? Savait-on qui elle était? Son rôle influent, sa puissance? Comment osait-on lui demander de changer de fauteuil mou? Comment? Un malotru voulait l’asseoir à la table voisine, qu’il n’avait pas élue? Outrecuidance! Manque de tact! Elle lança au visage de M. Bertrand une pleine écuelle de cacahuètes, sortit sur une colère qui résonna dans ces lieux feutrés, menaça de féroces représailles; rentrée dans son annexe avec ses gardes du corps qui cachaient leur amusement, elle tempêta, cria, se roula sur la moquette et, entre deux hoquets, voua l’insolent barman aux flammes de l’Enfer.
Partout, si on ne s’abaissait pas, elle avait coutume de rappeler d’une voix fine: «Savez-vous qui je suis?» Mais les gens ne savaient pas, alors elle tonnait contre eux, appelait le Château à son secours. Ainsi en GCP, comme elle y remplaçait Sa Majesté que les spectacles importunaient, elle voulut qu’on la considérât autant qu’une reine, dans le meilleur palace, au grand émoi des notables du lieu. Cela n’était qu’un début mais promettait, et indiquait une nouvelle tournure de la politique nationale.
Les convictions n’étaient plus ancrées. Elles flottaient. Autrefois, c’est-à-dire avant l’avènement de Notre Magnifique Majesté, le pays se partageait à peu près également entre deux principaux courants autour desquels s’organisait la vie, qu’on nommait, malgré de nombreux satellites et de nombreuses tendances mineures, les productifs et les improductifs. Cette configuration datait de deux siècles et plus quand, à la veille de la Révolution, dans un salon de Versailles, les représentants du peuple et du roi se rangèrent en deux clans, les premiers à la gauche du président de séance, les autres à sa droite. Les uns aimaient le mouvement et les hommes, les autres le wac et les taux horaires. Sa Majesté avait décidé de tout mélanger pour qu’il n’y ait plus que une « élite » à tenir le pouvoir, et, avançant que productifs et improductifs n’existaient plus, voulut que l’ élite seule restât en place et n’en eût aucun complexe.